Filiri
 


Prologue - Berceau de l'hivers - Un matin

Et il courrait, sautant, bondissant. Balayant de ses grandes bottes les énormes mottes de neige qui ralentissaient sa progression. Il s'était levé très tôt. Ce n'était pas facile pour lui. Il aimait bien rester au lit tard. Mais les premiers rayons de l'aube l'attendaient.

Qui aurait pu comprendre? Qui aurait pu vraiment le déchiffrer à part celle qu'il aimait? Il s'était habillé chaudement. Le sourire aux lèvres. Un grand manteau de fourrure, un solide bonnet et un pantalon épais le protégeraient du froid. Il allait gaiement, à la rencontre de la nature, prêt à être enivré par le spectacle de son éveil.

Le chasseur poussa la porte. Un faible rougeoiement à l’horizon se manifestait, timidement. Les ombres commençaient à s'effilocher. Le village était encore endormi, enfoncé dans son dernier sommeil. Ses pas crissaient sur la poudre blanche, traçant et laissant une empreinte illusoire, signe temporaire de son passage.

Sa respiration créait quelques volutes artificielles, disparaissant rapidement, emportées par la brise légères du matin. Il voulait vivre cet instant. Unique. Un moment où le paysage dit au revoir à la nuit et salue majestueusement le début d'une nouvelle journée,

Il se précipita en dehors du gros bourg et franchit le portail. La forêt cernait la ville, éternelle, présente depuis des millénaires. Il s'y enfonça, honorant respectueusement les allées des arbres, impénétrables gardiens des bois. Il connaissait le chemin. Il commença à gravir une colline qui offrait à son visiteur une large vue sur la vallée. Tout en bas, s’étalait une grande plaine dégagée.

L’obscurité laissait place peu à peu à la lumière. Le rideau se levait. Une représentation de plus dans l’infini cycle de la vie. Il admira le flamboiement originel de l'astre lumineux, décollage gracieux des éclats terrestres. Au fond de son regard, superposition mélodieuse de cet éblouissement matinal, un visage apparaissait. Celui d'une princesse. Celle de la femme dont il était amoureux. Il aurait voulu qu'elle soit là. Qu'il lui tienne simplement la main. Et qu'ensemble, spectateurs attentifs, ils ressentent encore plus fort ce simple bonheur.

Aimer et partager.


Sur la route

Une fois de plus, il était sur la route. Les pavés se succédaient les uns à la suite, longue ribambelle du tracé de l'homme. Ou simple empreinte géante de l'avancée des nains. Les arbres semblaient ne faire qu'un, élégamment alignés dans une révérence naturelle. L'herbe était disposée, envahissant chaque recoin, éternelle couverture des terres anciennes.

Sa monture ne traînait pas. Elle trahissait les joies de la course, le désir de tout oublier, de courir vers une belle liberté. Elle ruait, déversant son énergie furieuse, dessinant des sillons de poussière.

Mais son maître était songeur. Etait-il vraiment là? Les heures précédentes l'avaient vu progresser dans la jungle, se frayant difficilement un chemin dans la terreur sombre. Rien ne l'avait épargné, ni lui, ni ses compagnons. Le soleil avait refusé désespérément de se propager dans le coeur des hommes. Et peu de cris de victoires furent lancés ce soir là.

Cela n'avait pas tellement d'importance. Non, réellement. Elle aurait dû être là. Elle aurait dû la faire bondir. Cette importance, cette expédition.

Pour toujours, il resterait un doux rêveur. Un rêveur amoureux. Et ni le choc des lames, ni la fureur des appels, ni les hurlements de la bataille, ni les signaux des attaques. Non, malgré cet embrasement, malgré ce chaos continuel, pas un seul instant, elle n'avait quitté son esprit. Tout son corps et son âme l'évoquaient.

A chaque moment. A chaque fois que l'astre lumineux plongeait dans l'océan, à chaque fois qu'il embrasait le monde de ses premiers rayons. Lorsque la beauté d'Azeroth se révélait à lui, elle était là, quelque part, quelque soit l'endroit où portait son regard. Elle était en lui.

Je t'aime

Et la monture s'envola, entraînant son cavalier, avec elle...



Menethil

Qui était-il vraiment? Quel était son destin? Questions étonnantes, peut-être, d'une surprenante simplicité, simples interrogations ou doutes d'un chasseur. Oracle, divinités, quelque soit la puissance de l'incantation, le mystère restait complet et entier. Il leva les yeux vers le ciel, quêtant une réponse, un signe du destin. Mais la mer des nuages resta lisse et muette.

Les faubourgs de la ville s'ébauchaient, traits crayonnés aux galets rugueux, recouverts de toitures de bois et de chaumes. La monture ralentit, consciente des appels incessants de l'activité portuaire, et de la présence grandissante de la foule. Elle prit une allure respectueuse, au petit trot, marquant délicatement les pierres dallées, de sa foulée puissante. Menethil.

Il devait revenir à la réalité. Il se dirigea, dans l'enchevêtrement des rues, complexe labyrinthe édifié par les humains, dans une rage créatrice, vers le berceau des navires. Les mouettes jouaient avec le flux hasardeux des airs, créés entre quelque part, sous la coupole des étoiles.

Il avait tant de souvenirs. Son arôme, fragrance interdite d'un champ de bonheur, le frappa de plein fouet. Elle se mélangeait, dans une belle harmonie, à la fraîcheur violente et hardie de l'océan. Il avait besoin d'elle tout simplement. Il sourit intérieurement. Cette femme l'avait changé. Il ne pouvait plus revenir en arrière.

Elle était la vallée infinie, ses petites collines douces et chaleureuses, son tendre sentier vers un miracle protégé, ses prairies verdoyantes et souriantes. Il désirait ardemment chevaucher ce paysage flamboyant et que rien ne puisse un jour arrêter sa course.

Il se précipita vers le bateau. Toute l'impatience envahissait son corps, et il ne lutterait pas. Il désirait la revoir. Qu'une fois de plus, que la magie soit là.

Il l'aimait. Et c'était une vérité si rude, si resplendissante à chaque fois, que la ferveur l'envahit. Et qu'il sentit la vie en lui.



Traversée

L'esquif était là. Mélange audacieux de poutrelles, de larges bandes de tissus, de mats orgueilleux et d'un équipage qui voguait à ses tâches sans relâche. Le chasseur emprunta la passerelle, d'une démarche qui se voulait assurée, tirant par l'encolure sa monture. Il l'emmena directement dans les entrailles du bâtiment où il s'assura qu'elle était bien installé. Puis, il remonta à l'air libre. L'embarcation allait bientôt tirer sa révérence au port.

Il s'accouda contre le bastingage. Etait-ce encore un nouveau départ? Qui allait réellement partir? Il laissa ses yeux glisser vers l'horizon alors que les voiles aspiraient avec délice la respiration haletante des bourrasques. Sans essoufflement, avec endurance, le voilier se promenait sur les surfaces glissantes de l'océan.

Il se rappelait. La chaleur, étouffante, cernant sans effort les vêtements. S'incrustant subrepticement dans chaque recoin dissimulé aux faisceaux lumineux. Leur peau moite, aux larmes généreuses, en quête d'une rédemption. Et lorsqu'ils avaient, enfin, aperçu, dissimulé par une dune protectrice, telle une mère couveuse, l'oasis, ils n'avaient pu alors retenir leur élan.

Pudeur disparue, envolée, ils s'étaient débarrassés de leurs habits, exposant à la rare activité de la nature, leur tenue d'Adent. Ils s'étaient alors jetés joyeusement dans le petit bassin niché avec bienveillance dans le creux de l'éminence. Ils respiraient. Enfin.

Ravissement, ils s’étaient aspergés généreusement, soulagés. Heureux. Et il l'était. Elle souriait et ses yeux étincelaient chaque fois qu'elle posait son regard sur lui. Elle s'approcha, fusion subtile de la timidité et de la provocation. Et cela lui fût impossible de détourner la vue. Son corps luisait telle une sirène, s’échappant des profondeurs et exposant, innocemment et avec éclat, sa beauté.

Il s’étaient alors rapprochés. Doucement. Impatiemment. Goûtant et savourant par avance, la perfection d’un tel moment. Il l’avait pris alors dans ses bras. Comme un homme amoureux. Comme un homme enlaçant la femme qu’il aime. Naturellement.

Il lui avait alors murmuré les mots, chuchotements caressant, ivresse du paradis. Avait-elle compris à cet instant combien son amour était fort pour elle? Elle était son ancre, son point d’attache. Il ne pouvait vivre.

Cela n’avait été-t-il qu'un rêve? Les invectives des vagues le réveillèrent.



Pour toujours

Il était sur le pont. Un pont en furie, qui se débattait avec la violence des éléments. Une folle sarabande endiablée. Boukenka essayait tant bien que mal de maintenir le contact avec le plancher, seul planche de salut dans cette bataille livrée sans merci contre le déchaînement des flots.

Entre deux lames se déversant avec rage, il parvenait à discerner, un bref instant, quelques matelots, se ruant à la rencontre de l'ennemi. Tentant de diminuer les voiles, d'arrimer plus férocement tout ce qui encombrait le gaillard. Les officiers aboyaient les ordres et essayaient de rassurer les voyageurs, les invitant à rejoindre la cale ou leur cabine.

Un cri d'effroi retentit. Et tous les visages se tournèrent dans la même direction malgré les grondements et attaques incessantes de la tempête. Une gigantesque vague, barrant l'horizon, se dirigeait, tranquillement vers le navire.

Impériale, colossale, immense, signe incontestable de la puissance des eaux, elle s'avançait sûre d'elle, telle une chasseuse guettant sa proie, dans une dernière battue mortelle, en direction du frêle esquif. Nul ne pouvait dorénavant échapper à cette manifestation d'une colère divine. Elle engloutissait tout sur son passage.

Boukenka sombra dans les profondeurs de l'océan lorsqu'elle les atteignit de plein fouet, brisant d'un seul coup la coque. Des montagnes d'eau se ruèrent avec avidité au coeur du bâtiment. Il commença à s'enfoncer lentement. Il tenta de se débattre, de remonter à la surface. Et alors que son corps menait un engagement décisif pour sa survie, le sourire l'envahit.

Il avait connu l'amour. Celui conté par les poètes, celui narré par légendes. Celui pour lequel on donnait sa vie avec joie, celui pour lequel on désirait tout partager avec l'être aimé. Celui pour qui le corps souffle et bat, celui pour qui le désir rugit en soi. Celui pour lequel on veut offrir le meilleur de soi-même.



Embarquement

Quelques heures auparavant. Le fredonnement des cloches résonne à travers la cîté. Quelques mouettes, effrayées, s'envolent. Il leve les yeux. La réprimande d'un présage embrume les nuages. Ténébreuse Menethil. D'un long geste, il confie alors à un courrier, son espérance.

Respiration d'un soupirant,
Vision d'un lever flamboyant,
Regard plongé dans le fil du vent,
Nuages marquant l'avancée du temps.

Un chasseur attend son heure,
En lui n'étincelle la splendeur,
Nomade de terres et de coeur,
Il recherche simplement le bonheur.

Sur sa route a surgi la clarté,
Eloignant à tout jamais l'obscurité,
Vérité, tu es cet ange de beauté,
Pour l'éternité


Il monte alors sur le bateau, attendant et redoutant le jugement des dieux.



Après

Il était étendu sur la plage. Il était affalé, son corps complètement mouillé et inerte, la respiration lourde. Tout autour de lui gisaient les débris du bateau qui l'emmenait vers sa destination quelques heures plus tôt. Il avait l'esprit complètement embrumé, quelque part perdu entre ciel et terre. Le bruit des vagues encore en colère résonnait dans sa tête. Il avait survécu, mais cette pensée ne traversait même pas sa conscience.

Les étoiles bruissaient de lumière dans le manteau noir du ciel. La grève tentait de sombrer dans le sommeil, cherchant par son long rivage, à calmer les ardeurs de l'océan. La brise froide tournait en rond, pourchassant un échappatoire à l'horizon.

Il tenta de se lever, pliant laborieusement ses jambes et ses bras à suivre cet effort. Chaque mouvement était une torture. Il n'arrivait pas à se rappeler les longues heures, ballotté par les flots, telle une feuille morte jetée à l'assaut de l'automne. Et par quel miracle, il appartenait encore à ce monde.

Il continuait néanmoins sa lutte. Finalement, il se tint debout. Tous les membres de son organisme semblaient peser des tonnes. Une image le poussait toujours à aller de l'avant, à ne pas abandonner, à effectuer le prochain geste pour qu'il y ait un lendemain. Il avait tellement de souvenirs. Il voulait qu'ils continuent à vivre et que leur nombre soit sans fin.

Il y a en chacun de nous un foyer qui ne désire que s'embraser, un merveilleux soleil à illuminer, une douce chandelle à allumer et à partager. Et lui, simple chasseur, devant l'éternel, il l'avait rencontrée. Il avait goûté à la chaleur de ses regards, à la douceur enivrante de ses baisers.

La vie méritait d'être vécue. Elle ne s'arrêterait pas aujourd'hui, ni demain, mais plus tard, bien plus tard. Il redoubla d'effort pour partir à la recherche d'un endroit à l'abris du vent et de quoi constituer un maigre feu dans la nuit glacée.



Un feu dans la nuit

Il avait réussi à atteindre la bordure de la forêt tant bien que mal, et a démarré un petit brasier à bases de brindilles et d'une étincelle hésitante. Malgré la température fraîche, il avait enlevé ses vêtements et essayait de les sécher, en faisant des appels à la chaleur des flammes.

Il s'assit tout proche du foyer. Il grelottait. Mais il devait se montrer patient. Encore quelques heures, et ce serait l'aube. Il contempla longuement le début des braises et la petite fumée qui était aspirée par les cieux. Il devait rester éveillé. Et lutter contre l'engourdissement. Ses pensées choisirent le chemin de la liberté. Et les mots s'énoncèrent d'eux-mêmes.

Loin d'une armure étincelante, loin des beaux visages des hommes du nord, loin des épopées et des découvertes d'endroits inexplorés, loin des hauts faits de batailles remportées, loin d'armes et des parures récompensés, je n'ai qu'une seule richesse à t'offrir mon aimée: mon coeur.

Tu es celle qui me fait t'oublier. Tu es le doux rêve que j'ai toujours désiré. Tu m'as tant offert. Et tant donné. A chacune de tes respirations, tu m'as enivré. Ton absence est comme un grand vide en moi. Les couleurs n'existent plus quand tu n'es pas là. La musique s'éteint alors.

Tu es le sourire, le souffle, la tornade. L'ouragan de mon ardeur, de ma passion. Un embrasement de mes sens, une ballade vertigineuse dans le courant fastueux de la vie. Tu es tout cela et bien plus, mon aimée

Tu es le feu d'artifice, la sonnerie des trompettes heureuses, la voix des anges, le roulement joyeux des tambours, les regards étincelants, le ballet magnifique des corps unis sur la piste. Tu es l'amour... Tout simplement.

Le matin le trouva allongé. Le visage souriant. Un rêveur amoureux.



Theramore


L'amour. Il ne savait pas vraiment ce que c'était, il était alors tel un jeune chasseur inexpérimenté, perdu au milieu de nulle part, d'une gigantesque brousse, bruyante et sans saveur. Ce mot évoquait en lui une magie, inconnue, dont il serait à jamais, exclu.

Son métier, son impatience, et sa soif d'aventures et de découvertes l'avaient poussé à s'expatrier. A enrichir ses cartes et ses pas. Et puis, sur cette longue route sans fin, à croiser et à entrelacer ses connaissances, à tisser ces liens, à rire à des discussions partagées.

Il avait toujours désiré offrir. Simple coup de main, petite incantation du matin, conseil ou juste recommandation, modeste participation dans la bataille. Il n'avait pas toujours su trouver les mots, ni montrer le meilleur des gestes, ni même encore montrer le meilleur des visages.

Et puis, alors que rien ne l’avait préparé à cela, que le murmure des étoiles restait silencieux, il l’avait rencontrée. Et tout avait été bouleversé. Un soupir merveilleux, constant et éternel tout au fond de lui. Un rythme lancinant, entrechoquant son coeur de douces promesses infinies.

Elle l'avait regardé. Et il n'oublierait jamais ce moment. On dit que la musique vous pénètre. Sa présence l'avait envahie et il s'était rendu, sans aucune résistance, une capitulation amoureuse, un combat harmonieux de deux êtres qui s'étaient trouvés. Et il avait perçu les notes d'un destin, tendre et doux avec une femme qui vous emmenait à chacun de ses mots vers le paradis.

Elle l'avait changé. Elle l'avait compris. Elle l'avait rendu meilleur. Et tout cela, grâce à elle. Il aimait prendre simplement ses mains dans les siennes, les serrer, ni trop fort, ni sans force. Juste qu'elle sache qu'il était avec elle. Qu'il serait toujours là. Il la prenait alors dans ses bras. Il lui caressait doucement les cheveux. Et il fermait les yeux. Il était heureux.

Elle était là, sur le ponton de Theramore. Il oublia tout. Il courut vers elle.



Ironforge - Souvenirs


Cité millénaire, nichée dans son écrin glacial. Fenêtres éclairées, torches bourdonnantes dans les dernières lueurs du soir. Les derniers flots des passant se tarissent tels des rivières desséchées par l'engourdissement du sommeil. Chacun retourne à son logis, à sa dernière place. La journée est finie. Le règne des ombres peut commencer.

Boukenka est assis sur les premières marches précédant la porte monumentale de la ville. Les pierres sont froides à cette heure mais ses pensées sont comme une cavalcade endiablée. Tout son corps parait immobile. Comme pétrifié, prenant la pose, un regard lancé dans les visions au hasard des paysages.

Il est songeur, pensif, certains le diraient, ses amis proches. Un volcan tourbillonnant d'idées, de souvenirs qui ne veulent que distraire et charmer le chasseur. Des ondes immenses, de doux raz de marées sur une mer délicieuse. Comment résumer, comment décrire ces moments partagés? Maleterres, repaire des démons, ennemis de l'aube d'argent, avait révélé, quelques heures auparavant, à l'abris d'un ponton, des arabesques de poussières d'étoiles.

Le frémissement du vent, vous caressant, incroyable souffle de liberté. Eux chevauchant, sur les plaines, grisés, enivrés. Et la route qui défilait devant eux, les engloutissant dans une communion d'être à deux, dans un voyage au bout du monde. Ils avaient finalement atteint le rivage, dissimulé leur monture et s'étaient jetés à l'eau. Heureux de poursuivre cette ballade. Un enfièvrement les parcourait. Il était en eux. Rien ne pouvait vraiment l’esquisser.

Les dernières mouettes faisaient des pirouettes malicieuses, frôlant la surface, les encourageant à poursuivre. Que la destination n'était plus loin. Ils nageaient. L'eau était froide mais leur coeur était chaud. Ils s'encourageaient mutuellement. Ils longeaient la côte, longue ligne aux multiples courbures. Leur visage souriait. Ils ne ressentaient pas réellement la fatigue. Ils se regardaient. Et l'énergie était là. Ils progressaient doucement. Brasse après brasse. La côte s'éloignait et ne devint qu'un trait maladroitement griffonné.

Enfin, après de longs et merveilleux efforts, la petite terre promise leur apparut. Ils sortirent ravis de l'eau. Et changèrent rapidement leur vêtement, se séchant rapidement au passage. Ils se précipitèrent vers le ponton, s'installant à son extrémité. Assis, les bras serrés, l'un contre l'autre, tout blottis, contemplant ensemble le renouvellement des étoiles dans la nuit.

Pour des moments comme cela, pour être avec elle, Filiri, le chasseur aurait tout donné. Il n'avait ressenti qu'un grand bonheur. Que des élancements de grâce et des sommets étourdissant. Il pensait fort à cette heure de la nuit, sur cet petit escalier de la capitale des nains. Il l'aimait.



A l'ombre


Les champs dorés, collection de tiges élancées, fruits complexes du travail de la terre et des dons du ciel. Les plaines sont couvertes d'une pèlerine verdoyante, taches immenses et diverses aux couleurs variés, symboles multicolores d'une tentative de maîtrise de la nature. Quelques ombrages sont éparpillés, au gré des humeurs du jour de l'astre lumineux.

Le chasseur était assis là, nonchalamment sur le sol, se reposant à moitié contre le tronc vénérable d'un arbre caché des rayons. Il flottait en lui comme un parfum d'éternité. Celle d'une rivière dont il percevait les scintillements. Le sommeil tentait de gagner sa bataille contre le corps alangui. Mais il continuait à admirer le paysage avec détermination. Il ressentait chaque parcelle telle une démonstration incomparable des talents du peintre de l'univers.

Son coeur battait. Cette vision d'une monde montrant sa création, dans la projection éclairante d'un jour lumineux, lui démontrait à chaque fois que la beauté était là. Qu'elle était toute autour de nous pour celui qui voulait se donner un moment la peine de respirer, de prendre le temps, de se poser un peu longuement et puis, de s'ouvrir aux présents des flux de nos destins.

Un courant, une spirale, une montée sans fin. Ce miracle qu'elle était. Il y a des joyaux qui étincellent au fond des mines, sur les ornements et les parures des trésors enfouis, exposés au grés des fêtes et des manifestations. Et puis, il y a ce vrai diamant. Dont aucun écrin ne peut contenir son éclat. Qui irradie tout autour de vous. Qui est en vous. Et qu'à jamais, son enchantement ne peut disparaître.

Loin de lui le territoire de la poésie, à jamais banni l'écriture de mots magiques, justes quelques mots jetés ça et là, d'un esprit amoureux, sentiments brûlants, explosions irradiantes le parcourant. Et l'écrit, muse fidèle et attentionnée, était là. Lui donnant ce coup de pouce pour lancer sur une page incendiée, quelques tisons enflammés. Il lui écrirait bientôt. De nouveau. Pour lui dire une fois de plus, encore et toujours, que la passion était là. Qu'elle était ce glacier éternel qui ferait fondre à jamais son âme.

Il put alors céder aux sirènes et céder aux charmes d'une torpeur ombragée, son visage exprimant l'apaisement.